Cryptographes, héros dans l’ombre

Quand ils font bien leur travail, ils passent complètement inaperçus. Même quand ils réussissent des prouesses spectaculaires, on n’en entend pas parler. Car ce qu’ils font est secret. Mais il semble que, dans le contexte international et numérique actuel, leur travail est plus difficile que jamais. Et que l’on a besoin d’eux plus que jamais.

Je parle des cryptographes et analystes des services de renseignement, ces agents secrets en charge d’assurer notre sécurité au quotidien. Bon je vous l’avoue, je ne connais rien d’eux, et c’est bien là une preuve qu’ils font bien leur travail. Afin de les encourager dans cette lutte difficile contre les menaces terroristes, je vais vous parler de l’un des leurs, un grand héros du passé…

Alan Turing

Alan Turing est un mathématicien anglais. Avant la seconde guerre mondiale, il s’était déjà fait un nom, car, entre autres, il avait découvert l’universalité du calcul informatique. Je ne vais pas rentrer dans les détails de ce que ceci veut dire, mais en gros, le théorème de Turing est au coeur du concept même d’ordinateur. Et, pour moi, il s’agit du plus important théorème des mathématiques…

Au début de la guerre, Turing fut embauché par les services secrets Anglais. Sa tâche était de décoder les messages cryptés qu’Hitler envoyait à ses troupes. Un peu comme dans le jeu ci-dessous, où vous devez déchiffrer le code secret que j’ai écrit.

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Si vous voulez un (gros) indice pour trouver le code secret, vous pouvez regarder cette vidéo de Science Étonnante. Et là, je vous interdit d’aller plus loin si vous n’avez toujours pas réussi à “cracker” ce code !

Le codage utilisé dans le jeu ci-dessus est appelé codage de César, car, apparemment, César l’utilisait pour communiquer en secret en Rome Antique. Ce qui paraît un poil surprenant, car, entre vous et moi, ça ne me paraît pas bien dur à cracker…

Je ne vais pas vous faire tout un historique des codes secrets, mais bien d’autres codes ont été inventés au cours des siècles, tous plus sophistiqués les uns que les autres. Mais aucun n’a su résisté à l’ingéniosité des crackeurs de codes, ce qui aura parfois conduit à changer le cours de l’Histoire !

Aucun code ne résistait… jusqu’à un code extrêmement complexe inventé par les ingénieurs Nazis. Ce code était si complexe, qu’il fallait une machine, appelée Enigma, pour encoder un message.

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Enigma est donc une sorte de machine à écrire. Lorsqu’on tape une lettre, une lettre différente s’allume. Quand on tape un message, les lettres qui s’allument forment le message codé. La tâche de Turing, qu’il a heureusement acceptée, était de cracker ce message codé. Et ce n’était pas facile !

Installé à Bletchley Park (amusez-vous à chercher ce mot sur google !), Turing créa une autre machine, appelée Bombe, pour tester des milliers de combinaison en très peu de temps. En peaufinant petit à petit sa machine, et avec l’aide de nombreux collaborateurs, Turing finit par cracker tous les codes Nazis ! Ainsi, les alliés purent connaître tous les emplacements des unités armées Nazis, et ainsi les contourner sans que les Nazis ne s’aperçoivent de rien !

Selon certains historiens, les travaux de Turing ont permis de réduire la guerre d’au moins un an. Et d’après le capitaine Jerry Roberts, qui a cotoyé Turing à Bletchley Park : “sans [Alan Turing], moi et beaucoup d’autres personnes sommes convaincus que nous aurions perdu la guerre.”

Le comble de cette histoire, c’est bien qu’Alan Turing, ce héros national, restera non seulement inconnu mais même persécuté de son vivant. D’un côté, son travail étant confidentiel, il n’était pas possible de le récompenser. De l’autre, Turing était gay, à une époque où l’homosexualité était encore très mal accepté. Poursuivi en justice, condamné à suivre un traitement médical absurde, il mourut empoisonné, en croquant une pomme au cyanure, sans doute dans un acte de suicide. Une triste fin, pour l’un des plus grands héros que l’Angleterre n’ait jamais connus.

Retour au présent

Depuis, les temps ont changé, mais les compétences d’analyse et d’inventivité restent cruciales dans la guerre qui s’annonce contre le terrorisme. Le numérique, les innombrables vidéos, satellites ou non, et les considérables communications via l’Internet posent de nouveaux problèmes. Comment, dans toute cette masse de données, détecter et comprendre celles qui nous permettrait d’arrêter toute initiative terroriste bien avant sa mise en place ? Comment empêcher les mouvements terroristes de s’organiser et de s’immiscer dans notre vie quotidienne ? Et comment garantir la sécurité des citoyens sans toutefois empiéter sur leurs vies privées ?

Ces questions concrètes mais compliquées sont aujourd’hui au coeur de grandes questions ouvertes en mathématiques et informatiques théoriques. Elles posent aussi des problèmes éthiques complexes. Quelle quantité de données privées sommes-nous prêts à fournir aux services secrets pour qu’ils assurent notre sécurité ? Il s’agit d’un important débat à avoir, même s’il me semble impossible de l’adresser sans une meilleure compréhension du fonctionnement des services secrets, qui, pour le coup, est secret…

Quoiqu’il en soit, à l’heure où la France et le monde sont encore en deuil suite aux tragiques et horribles attaques terroristes à Paris, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour les milliers d’analyste de la DGSE, DGSI ou autre UCLAT, qui doivent être en train de travailler d’arrache-pied jours et nuits, pour coincer tous les groupes terroristes et les empêcher de provoquer un nouvel attentat. Plus que jamais, nous comptons sur eux pour porter le flambeau qui a été un jour allumé par Alan Turing et ses contemporains, et qui a déjà sauvé des millions de vies…

Je tiens aussi à adresser un message de soutien et de solidarité aux familles des victimes, physiques et morales, des événements tragiques récents.

Lê / Science4All

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