Des crottes de gorille sur le chemin…

Rencontre avec des crottes de gorille des montagnes (Gorilla beringei, sous-espèce. beringei) lors d’une ascension ardue du volcan Bisoké au Rwanda.

Voir des gorilles, le rêve. J’avoue que même en voir leurs traces me rendrait heureux ! Alors, j’ai eu un peu de peine à croire que, dans la boue de ce Bisoké, volcan du parc si bien nommé « des volcans » au Rwanda, j’aperçois un semblant de traces de doigts de primates. Un Gorille des montagnes serait-il passé par ici ? Je me dis que je suis en train de projeter mes désirs sur ce volcan qui ressemble de plus en plus à un tas de boue au fur et à mesure de son ascension.

Aux alentours des 3500 m d’altitude, je tombe sur un buisson qui ressemble fort à un mûrier, couvert de mûres. La tentation est assez grande d’en cueillir une pour goûter…
Le guide, blasé de ces touristes essoufflés me confirme que ces fruits, qu’il nomme « black berries » sont comestibles. Les fruits sont froids, légèrement acides, rafraîchissants ! Juste ce qu’il fallait à ce moment de la randonnée, un moment gustatif inoubliable.

Rubus sp ;  Eric Leeuwerck CC NY-CB


Mais un détail me surprend à côté de ce buisson de ronces : l’herbe couchée. En plus, il y a des fruits qui ont été cueillis en nombre avant moi… Je ne pense pas que beaucoup de personnes se seraient amusées à manger ces mûres. Alors, qui a fait ça ?

Herbes écrasées par des gorilles à côté d’un buisson de ronces. Eric Leeuwerck CC NY-BC


La réponse ne tardera pas à venir quelques dizaines de mètres plus loin sous forme de crottes, et des grosses : 20 cm de diamètre ! Elles sont remplies de fibres végétales et en les triturant (avec un bâton, je vous rassure), j’ai pu y distinguer des restes de mûres. Le guide me confirme que ce sont des excréments de gorilles. La classe !


Crottes de Gorilla beringei beringei, mont Bisoké ; Eric Leeuwerck CC NY-BC
Excréments de gorilles avec présence de mûres ; Eric Leeuwerck CC NY-BC

Donc oui, des Gorilla beringei beringei dont les mâles au dos argenté ont rendu célèbre cette espèce et qui ont bien connu Diane Fossey sont passés par là. Au moment de mon ascension en février 2017, l’espèce était classée en danger critique d’extinction, mais depuis juillet 2018, l’espèce est passée au statut “d’espèce en danger” selon la liste rouge de l’IUCN, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (nous en avions parlé ICI et )
En effet, depuis cette date, la population des gorilles des montagnes est à nouveau supérieure à 1000 individus : une super bonne nouvelle ! Cependant, le statut de l’espèce reste tout de même précaire et tout report de leur présence, même sous forme de crottes est important. En plus, c’est une preuve du rôle des gorilles dans la dispersion des mûriers dans la région. J’assume ainsi mon devoir de naturaliste citoyen.

Le chemin vers le sommet du volcan continue, le rythme est plus ménagé. Le sommet du Bisoké culmine à un peu moins de 3700m avec à son sommet un lac, magnifique. De l’autre côté du cratère, le Congo. Il serait facile de passer la frontière, d’un côté comme vers l’autre si ce n’est  qu’il y a des militaires Rwandais, armés de leurs mitraillettes qui nous accompagnent et surveillent cette frontière. Officiellement, ils sont là pour empêcher les attaques de buffles de montagnes (dont j’ai vu des crottes aussi) cependant je pense malgré tout que les dangers doivent être plus diversifiés et humains que ces pauvres buffles…

En prêtant attention, j’ai pu remarquer la présence de traces de gorilles du sommet jusqu’à la base du volcan. Et la base du volcan, ce n’est plus le parc… La limite entre le parc et les terres agricole est, depuis les hauteurs, comme tirée au cordeau… Une limite bien ténue pour une espèce menacée d’extinction.

Une limite ténue entre le parc des volcans au Rwanda et les terres agricoles ; Eric Leeuwerck CC NY-CB


Bien sûr les gorilles ne sont pas à l’abri, hors du parc, du mécontentement des agriculteurs qui pourraient s’en prendre à eux. Cependant, cela arrive rarement au Rwanda ; du moins, il me semble. En bas du volcan, les gorilles sont attirés par les jeunes pousses d’eucalyptus, « chocolate for Gorilla » me dit le guide. Quand je lui demande s’il y a des conflits entre les agriculteurs et les gorilles, sa réponse reste évasive.

Après ce genre de randonnées, je suis toujours respectueux de cette nature conservée, de ces guides investis dans leur cause et très patients. Je suis aussi impressionné par ces militaires à qui j’ai du mal à faire sortir un sourire (sauf quand je me gamelle dans la boue). Et puis, il y a toujours cette sensation que j’ai du mal à exprimer, une sensation amère d’avoir eu le privilège de visiter un endroit protégé aux allures tellement exceptionnelles que j’ai peur qu’il soit, en fin de compte, éphémère.

Bisoké depuis les champs de Pyrèthre ; Eric Leeuwerck CC NY-BC

 

Auteur : Sproutch Lagrenouille

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