Une histoire inventée peut-elle aider les archéologues ?

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Aujourd’hui, on revient un peu sur la fête de la science qui s’est déroulée la semaine dernière, nous accueillons Jean-Olivier Gransard-Desmond, archéologue, qui nous parle… d’archéologie.  C’est vous qui avez choisi le thème de son billet avec Augustin lors du vote réalisé en septembre.

À l’heure des fake news, ces informations volontairement fausses qui circulent sur Internet, et de la fraude scientifique, une histoire inventée peut-elle réellement aider les archéologues ? C’est la question que vous avez choisi de poser à Augustin Delage que vous commencez à bien connaître. Il s’est tourné vers Alex et Lisa, ses amis archéologues, pour y répondre. Ce qui suit correspond à ce qu’il m’a rapporté.

Fake news, fraude scientifique et histoire inventée, quelles différences ?
Pour y voir plus clair, Augustin s’est proposé de bien distinguer fraude scientifique, fake news et histoires inventées appelées également romans. Si chacune de ces expressions correspond à une fiction, leur valeur est bien différente pour un archéologue.

La fraude scientifique
À la différence de l’erreur scientifique, la fraude scientifique a pour objectif de tromper volontairement les gens afin d’obtenir des avantages : financement pour le laboratoire, reconnaissance d’être le meilleur scientifique…. C’est pourquoi la fraude scientifique constitue une violation de la déontologie de la recherche et de l’éthique professionnelle, c’est-à-dire des règles de travail et de bonne conduite. Autrement dit, les scientifiques qui inventent des expériences qui n’existent pas, qui copient les travaux d’autres scientifiques ou qui ne respectent ni les règles de travail ni les règles morales de la recherche se rendent coupables de fraude scientifique.

C’est ce qui s’est passé en novembre 2000 pour l‘archéologue japonais Shinichi Fujimura qui a été reconnu comme fraudeur pour avoir enfoui lui-même 61 des 65 vestiges « découverts » à Kamitakamori au Nord de Tokyo. En fait, ces vestiges provenaient de sa collection personnelle ! Cette fraude scientifique, réalisée afin d’être reconnu comme un grand découvreur, a de graves conséquences au niveau national comme international. En effet, elle remet en question les travaux effectués par l’archéologue sur plus de 180 fouilles qui ont servi à dater d’autres sites archéologiques. C’est pourquoi la fraude scientifique est à fuir comme la peste.

Les fake news
Dans le cas des fake news, une ou des personnes, comme des politiciens, des journalistes, des citoyens, mais aussi des scientifiques, cherchent également à tromper volontairement, mais pour des raisons différentes de celles de la fraude scientifique.
En anglais,
fake veut dire « faux » dans le sens de truqué, fabriqué. Quant à news, c’est le mot qui désigne les informations qui circulent dans les médias (journaux, magazines, blogs, chaînes d’informations, etc.) et les réseaux sociaux.
De fausses informations peuvent être ainsi relayées comme des vraies par ces mêmes médias et les réseaux sociaux. C’est pourquoi il faut bien vérifier l’origine de l’information quand on la partage autour de soi.
Cependant, les
fake news, comme une histoire inventée, peuvent intéresser les archéologues pour les mêmes raisons qu’une histoire inventée.

Une histoire inventée
Ce genre d’histoire, dite aussi roman ou fable, est une histoire qui a vocation à être divertissante. Elle n’est pas là pour tromper mais pour passer du bon temps. Cependant, pour être écrite, l’auteur doit faire preuve d’imagination. Cette part d’imaginaire ne repose pas seulement sur une fabrication du décor, des personnages, des relations qu’ils entretiennent, mais également sur des faits réels. Les auteurs s’inspirent, parfois même inconsciemment, de ce qu’ils observent autour d’eux, des faits historiques, de ce qu’ils ont pu lire ou voir à la télévision tout autant que de la nature.

Qu’il s’agisse des fake news ou des histoires inventées, ce sont les informations réelles qui se cachent derrière celles inventées qui intéressent les archéologues. Cependant, pour distinguer dans ces fictions ce qui est vrai de ce qui est faux, les archéologues doivent être capables de faire parler les sources écrites. Il font alors appel aux historiens qui sont habitués à la critique des sources écrites.

Faire parler les sources écrites
Comme expliqué dans le billet sur la prospection pédestre, l’objectif des archéologues n’est pas de faire des fouilles, mais de comprendre l’Histoire de l’Humanité. Pour réaliser cet objectif, les archéologues peuvent faire appel à d’autres disciplines scientifiques comme l’histoire.

Même s’il s’agit de documents juridiques ou comptables qui sont censés rendre compte d’une réalité très stricte, l’historien ne prend jamais pour argent comptant les sources écrites qu’il a sous les yeux. Il doit conserver une attitude critique à l’égard de tous les documents qu’il utilise.
C’est ainsi que l’historien médiéviste Jean-Baptiste Santamaria évoque d’importantes erreurs comptables dans l’administration des Pays-Bas bourguignons de la fin XIVe au début du XVe siècle, erreurs qui avaient pour effet d’améliorer les revenus des maîtres. Ce doute permanent qu’il faut garder à l’esprit est une des spécificités du travail de l’historien comme de celui de tout scientifique.

Édition récente de La Guerre des Gaules conservée au Parc d’Alésia – CC BY-SA 3.0 Arnaud 25, 2013.

C’est au 17e siècle que des moines posent les premiers pierres de la critique historique. Depuis, de nombreux progrès ont été réalisés notamment en mettant en évidence que des informations biaisées peuvent être parfois plus révélatrices que des informations rendant compte de la réalité. Ainsi, la critique historique de La Guerre des Gaules (De Bello Gallico en latin) de Jules César, publiée entre 57 et 51 av. J.-C., a mis en évidence que, si de nombreux faits historiques y sont rapportés, Jules César s’est également servi de ces faits à des fins politiques. C’est ainsi que le général romain a valorisé la vaillance de ses adversaires dans le seul but de valoriser sa propre vaillance et de démontrer sa puissance auprès du Sénat et ceci dans un but de publicité. C’est pourquoi les historiens font en sorte d’étudier les sources écrites sous différents points de vue afin de leur tirer les vers du nez ! 

Différentes façons de critiquer les sources
Ils commencent par la critique externe. Cette critique porte sur les caractères matériels du document comme son papier, son encre, son écriture, les sceaux qui l’accompagnent. Par exemple, une lettre du 12e siècle écrite sur du papier sera forcément un faux car, à l’époque, les écrits circulaient sur du parchemin. En revanche, cela n’ôte pas l’intérêt du document pour l’historien qui pourra rendre compte de l’attrait montré pour l’époque médiévale ou pour le sujet traité à une époque postérieure. Ce type de critique nécessite des connaissances en paléographie (étude d’évolution graphique de l’écriture), sigillographie (étude des sceaux), chronologie (position dans le temps), diplomatie (étude des documents officiels) et souvent l’aide de philologues (chercheurs qui étudient les textes anciens pour en faire la traduction).

La critique interne repose sur la cohérence du texte. Par exemple, quelqu’un croit qu’il a découvert une nouvelle version de La Guerre des Gaules signée par Jules César lui-même. Cette version est datée de 42 av. J.-C. La critique interne va permettre de révéler que cette version est un faux. En effet, le général romain qui a écrit l’original n’aurait pas pu en produire une autre version en 42 av. J.-C. puisqu’il est mort en 44 av. J.-C.

La critique de provenance touche l’origine de la source. Il s’agit d’évaluer la sincérité et l’exactitude du témoignage écrit. Le récit d’un historiographe officiel, une personne qui est chargée de rendre compte de l’histoire d’un événement ou d’une personne, va chercher à embellir le rôle et les qualités de l’événement ou de la personne, éléments qui seront vus très différemment par le camp adverse. De même, le récit d’une bataille écrit par une personne née cinquante ans après celle-ci n’aura pas la même valeur que le récit écrit par une personne ayant participé à la bataille.

Remparts de Troie, actuelle Hisarlik (Turquie) – CC BY-SA 3.0 CherryX via Wikimedia Commons

Enfin, la critique de portée s’intéresse aux destinataires du texte. Tout comme les Commentaires sur la Guerre des Gaules sont destinés à valoriser les victoires de César auprès du Sénat romain, un fonctionnaire de région aura tendance à minimiser ses erreurs dans ses rapports à son ministère de peur d’être pris pour un incompétent par ses supérieurs.

En quoi tous ces éléments qui relèvent de l’analyse d’informations écrites, intéressent-ils les archéologues, me demanderas-tu ?
C’est grâce à cette approche critique que des informations peuvent se révéler utiles pour l’archéologie.
Par exemple, un document écrit peut fournir des informations sur le fonctionnement d’un objet technique comme un manuel qu’aurait laissé les anciens.
Un autre document peut indiquer les différentes étapes de fabrication d’une poterie ou d’armes.
Un autre document encore peut même fournir la localisation d’une ville oubliée dont les traces au sol ont disparu !
C’est ce qui est arrivé avec une ville de l’antiquité anatolienne redécouverte par l’homme d’affaires Heinrich Schliemann (1822-1890) grâce à une épopée racontée par écrit et attribuée au grec Homère (fin du 8e s. av. J.-C.).

Heinrich Schliemann et la découverte de la ville de Troie
Augustin m’a envoyé un dessin qui montre le cheval de Troie reconstitué à partir d’une version de l’Odyssée d’Homère datant du 19e siècle.

Homère composant les chants de l’Iliade et de l’Odyssée, sculpté en 1812 par Philippe-Laurent Roland – CC BY-SA 3.0 Urban, Céréales Kille®, 2004.

Homère était un aède, c’est-à-dire un poète chanteur nomade. Il a composé l’Iliade et l’Odyssée. Considérés comme les « poèmes fondateurs » de la civilisation européenne, l’épopée de l‘Iliade se déroule pendant la guerre de Troie dans laquelle s’affrontent les Achéens venus de toute la Grèce, et les Troyens avec leurs alliés, alors que l’Odyssée commence à la fin de la guerre de Troie pour raconter le retour du héros Ulysse (Odysseus en grec) dans son île d’Ithaque pour y retrouver son épouse Pénélope et son fils Télémaque après dix ans d’aventure.

Achille dédiant un sacrifice à Zeus, image 47 de l’Iliade ambrosienne (5e ou 6e s. ap. J.-C.) – CC0 Dsmdgold, 2005.

Or, la guerre de Troie racontée dans les poèmes d’Homère se serait déroulée entre 1 344 et 1 150 avant J.-C.
Ces sources écrites ne paraissent donc pas fiables pour fournir de l’information à qui souhaite retrouver la ville de Troie oubliée sous la terre depuis la fin de l’Antiquité. C’est pourtant grâce à l’analyse de ces deux textes que l’homme d’affaires Heinrich Schliemann va mettre au jour en 1871 une première occupation humaine connue aujourd’hui sous le nom de
Troie II.

Pour autant, il s’avèrera qu’il ne pouvait s’agir de la ville de Troie, ce niveau étant daté de 2 600 à 2 250 av. J.-C. Cependant, de nombreuses autres villes furent misent au jour successivement sur le même site. Après la mise à l’écart d’Heinrich Schliemann accusé de pillage par les turcs et d’amateurisme par plusieurs archéologues, il sera mis en évidence 13 villes successives. Parmi elles, selon l’archéologue autrichien Ernst Pernicka (1950-) en charge du chantier entre 2005 et 2012, la ville de Troie VIIa pourrait correspondre à celle du récit d’Homère.

Cet exemple est l’un des plus célèbres. Il a montré que même une histoire inventée pouvait être utile à la recherche archéologique pour identifier des lieux oubliés.
Bien entendu, d’autres textes peuvent être utiles comme les documents comptables, les plans, etc.
Par exemple, à l’aide des plans et relevés médiévaux de la ville de Grasse en France, l’archéologue Bruno Belotti a pu mettre en évidence des parties oubliées de la ville médiévale dont la présence a été confirmée par les analyses architecturales. Grâce à ses recherches en archives, l’historienne médiéviste Joséphine Rouillard a pu expliquer les causes de la disparition des moulins médiévaux constatée par l’archéologie.

Les ressources complémentaires
Si tu veux en savoir plus sur le travail des archéologues, retrouve d’autres étapes dans le cahier d’activités découverte Mon cahier d’archéologie disponible chez Fedora et ses ressources gratuites sur le site d’ArkéoTopia.

Pour notre prochain billet, quelle étape voudrais-tu qu’Augustin nous explique ? La relation entre explorateur et archéologue, la prospection géophysique, comment est financée l’archéologie ou un autre thème. Choisis-le à partir des ressources de Mon cahier d’archéologie. Et si tu veux poser des questions toi-même à Augustin, n’hésite pas à lui écrire à augustin@arkeotopia.org ou sur son profil Facebook ou son profil Twitter.

1- Augustin Delage est un archéologue en herbe, héros des aventures archéologiques de Panique au château avec qui les enfants et les pré-adolescents peuvent échanger sur l’archéologie et le patrimoine. Un billet le présentant arrivera bientôt sur Kidi’science.

Auteur
Jean-Olivier Gransard-Desmond, archéologue chez ArkéoTopia, une autre voie pour l’archéologie

Illustrations
– Couverture du livre Malscience. De la fraude dans les labos de Nicolas Chevassus-au-Louis, 2016
Wikipédia  – Comment repérer des fake news – CC BY-SA 4.0, IFLA, février 2017

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