L’aile de la chauve-souris

Voici un petit récit sur ma fascination pour les ailes de chauve-souris en attendant un prochain article avec une expérience, toute simple, pour faire voler ta propre chauve-souris.

Première rencontres

La première fois que je les ai vues, c’était un peu par hasard. C’était en 2009 à la tombée de la nuit à Kigali au Rwanda, en plein cœur de l’Afrique. Ce n’était pas facile à voir et donc, je n’étais pas sûr de ce que je voyais.
A une centaine de mètres de hauteur, des volatiles se déplaçaient en groupe et en ligne droite. Ça me faisait penser au vol des corbeaux mais ce n’étaient pas des corbeaux. La lune déjà placée dans le ciel rajoutait du mystère à la scène. En essayant de suivre le vol d’un volatile en particulier, je me suis rendu compte que ça n’avait pas l’allure d’oiseaux, mais de chauve-souris. Pour les voir à une telle distance, elles devaient être sacrément grandes !
Je n’avais pas fait 
tout de suite le lien entre ces observations à la tombée de la nuit et les drôles de cris qu’on pouvait entendre certains soirs dans les arbres de mon jardin : c’étaient ces mêmes chauve-souris qui venaient manger des fruits dans les arbres.

Fin septembre 2011, j’ai pu observer un groupe de chauve souris ; elles devaient être plusieurs centaines voire un millier à tourner au-dessus de Kiyovu, mon quartier, une colline de Kigali. C’était spectaculaire, j’ai pu observer une extraordinaire maîtrise du vol : leurs ailes ont une envergure d’au moins cinquante centimètres pour les plus grandes et leur tête est loin d’être rebutante. J’ai aussi été étonné de constater que leur vol est semblable à celui des oiseaux, elles volent à vue et c’est pour cette raison qu’elles ont de gros yeux.

Roussettes paillées en plein vol,Kigali, Rwanda. Eric Leeuwerck CC-BY-NC

Cette grosse espèce de chauve-souris frugivore s’appelle la Roussette paillée africaine : les individus ressemblent à de petits renards volants, sauf pour le teint de leur pelage, plus prononcé pour les mâles, jaune-doré. Et ça faisait du bruit, beaucoup de bruit. Je pensais que ces déplacements étaient normaux pour l’espèce, j’en ai donc profité pour aller les observer avec mes élèves. Je ne savais pas en fait qu’elles étaient en train de se faire chasser. Elles ont tournoyé deux jours et ensuite, ont disparu.

Un peu plus tard à l’école où j’enseigne, une élève m’a signalé une chauve-souris malade dans une rigole. Je l’ai récupérée mais je ne savais pas trop quoi faire. Elle était très faible. Elle rampait au sol, les membranes entre ses doigts étaient encombrantes au sol et son allure était beaucoup moins gracieuse que ses congénères que j’avais vu voler. Muni de gants, je l’ai prise, elle essayait de grimper sur mes bras mais n’a jamais essayé de me mordre. Elle semblait toussoter, sa respiration était sifflante.
A la fin des cours, je l’ai placée sur une branche d’un arbuste de l’Ecole, tête en bas, bien sûr. La roussette me suivait du regard. J’ai essayé de lui donner de l’eau, elle a refusé. Je n’ai pas su quoi lui donner à manger, je ne savais pas encore qu’elle était frugivore.
Je pensais que durant la nuit, elle allait se laisser tomber de sa branche pour reprendre son envol car, à la différence des oiseaux, les chauve-souris ne peuvent pas se donner d’impulsion depuis le sol pour prendre les airs : elles doivent rejoindre un point élevé, en grimpant sur une arbre par exemple, en s’agrippant avec les griffes de leurs pouces et de leurs pieds, et ensuite se laisser tomber d’assez haut pour déployer leurs ailes et voler activement. Mais elle ne s’est pas envolée.

Le lendemain matin, elle était toujours là, morte, la tête tendue vers le sol, les yeux entrouverts et la langue sortie. Sa bouche entrouverte laissait apercevoir ses dents, ressemblant à celles d’un chiot. Avec ses ailes repliées autour d’elle, ses poignets de part et d’autre de sa poitrine, elle semblait dormir, comme un vampire dans son cercueil. Je n’ai pas pu m’empêcher de saisir une aile de la Roussette et de l’étendre, c’était magnifique à voir, ses doigts fins, grêles qui tendaient cette membrane permettant un vol remarquable, un bijou de l’évolution. Relis cet article pour comprendre ce qu’est l’évolution.

Roussettes paillées en plein vol,Kigali, Rwanda. Eric Leeuwerck CC-BY-NC

Depuis cet épisode, les Roussettes, je les ai observées de nombreuses fois, j’ai même appris leur nom scientifique par cœur, Eidolon helvum, la Roussette paillée africaine.
Les voir de si près et les observer voler m’a fait penser à l’allure des premiers modèles d’ailes de planeurs de l’époque des pionniers de l’aviation.

C’est en 1890 que Clément Ader faisait décoller le premier avion à moteur de l’histoire, « Eole », marquant ainsi, le début de l’aviation. Mais avant de concevoir son avion, Ader s’était procuré des Roussettes des Indes : d’énormes chauve-souris dépassant les 1,10 mètres d’envergure et les a observées voler dans une volière qu’il avait construite dans son jardin à Paris. Suite à ses observations, Ader conçoit le premier modèle d’Eole et tente un premier essai le 9 octobre 1890. Grâce à ses ailes et à un moteur 4 cylindres à vapeur à brûleur à alcool, le premier avion à moteur s’élève à une hauteur de 20 cm sur une longueur de 50 mètres ! Ce mini-vol se fait sans véritable contrôle de l’appareil. Des copies ultérieures d’Eole ont cependant réussi à voler plus efficacement.

Eole en vol, (avion III, 1897) le premier avion à moteur avec ses allures de chauve-souris. Wikimedia Commons

Plus étonnant encore, selon moi (car plus ancien), ce sont les modèles d’ailes qui ont été imaginés par Léonard de Vinci pour voler !

Alors oui, d’accord, on pourrait me reprocher mon manque d’objectivité, de dire que je vois des ailes de chauve-souris dans toutes les inventions planantes de l’Humanité mais Léonard de Vinci a réalisé les croquis de plus de 400 machines volantes dont quelques-unes à ailes battantes. Et là, avec les ailes battantes, il s’est retrouvé face à un problème : le poids des ailes était trop important pour être supporté par des bras humains et pour effectuer des mouvements de battements en même temps. La solution ? S’inspirer de la voilure légère des chauve-souris.

Dessins réalisés par Léonard de Vinci dans le but de concevoir une machine à voler. Drawingsofleaonardo.org

La nature, le vivant, est une grande source d’inspiration pour la technologie d’Homo sapiens.
Imiter la nature pour le développement de technologies, c’est le
biomimétisme (nous en avions parlé ici). A ce sujet, on attribue l’un des premiers vols réussi à l’Ottoman Hezârfen Ahmed Çelebi en 1632 après s’être élancé de la tour Galata à Istambul et aurait parcouru une distance de plus de 3500 mètres ! 

Je me demande bien à quoi pouvait ressembler ses ailes, oiseau ou chauve-souris ?

Une espèce menacée

Les Roussettes paillées africaines sont au statut de quasi-menacées sur la liste de l’IUCN, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, c’est cette organisation qui publie et met à jour la liste rouge des espèces menacées. Il m’arrive souvent de retrouver des chauve-souris moribondes et j’essaie de les sauver. Je sais mieux m’y prendre que la première fois et je voudrais, en guise de fin, terminer sur ça :

En bon prof de bio, je ne résiste pas à l’envie de te faire réaliser une chauve-souris en papier, du biomimétisme pratique.
Alors reviens nous lire la semaine prochaine, pour réaliser l’expérience !

Merci de m’avoir lu ! Et parle des Roussettes autour de toi !

Auteur : 
Sproutch Lagrenouille : son blog

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