Des montagnes, des hommes … et des vaches !

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’occasion de voir descendre les troupeaux de vaches des alpages. Les alpages sont ces pâturages de montagne où les troupeaux passent l’été à savourer les herbes fraîches et fleuries. Avant l’hiver, les vaches descendent des alpages pour rejoindre les vallées et c’est une grande fête, appelée désalpe en Suisse. Les paysans peuvent enfin s’accorder une pause festive après des mois de travail difficile à plus de 2000 mètres d’altitude.

 

Des vaches de race Simmenthal décorées. Crédit: E. Neveu

La désalpe

Avant la fête, les familles d’agriculteurs passent des jours à nettoyer et décorer leurs vaches. Le jour de la désalpe venu, ils s’habillent en costumes traditionnels et commencent leur marche lente au rythme des animaux.  Parfois, il leur faut plus de trois heures de marche. Trois heures à veiller à ce que les vaches ne se dispersent pas ou ne paniquent pas. Dans les villages où le cortège passe, il est applaudi et accueilli avec joie. Et la journée se finit en général autour d’une raclette, après avoir goûté au premier fromage de l’année, provenant du bon lait de cet été. Cette tradition est particulièrement forte en Suisse, pays composé au deux tiers de paysages alpins. Mais la pratique qui consiste à déplacer les troupeaux entre les pâtures d’hiver dans les vallées et les pâtures d’hiver dans les alpages est présente sur tous le continents. Le terme général est transhumance, et il se décline selon les régions : alpages dans les Alpes françaises, montagnes dans le Massif Central, estives dans les Pyrénées, chaumes dans les Vosges. En Suisse, on parle de poya pour la montée à l’alpage et de de désalpe pour la descente avant l’hiver.

La désalpe à Etivaz, en Suisse. Crédit: E. Neveu

Pas de prairies alpines sans vaches !

T’es-tu déjà promené.e dans les prairies au printemps ? Ce sont des endroits que j’adore. J’apprécie y passer du temps après l’hiver car on observe là-bas une grande variété de fleurs, de papillons, et même de sauterelles. Pas étonnant qu’on emmène des vaches se régaler dans les alpages ! Pourtant, c’est justement parce qu’il y a des vaches qui y passent l’été, qu’il y a des alpages ! Etonnant, non ?

La richesse naturelle des prairies dépend des vaches. En effet, les vaches (ceci fonctionne aussi pour les moutons et chèvres) broutent l’herbe et surtout les broussailles. Ce faisant, elles empêchent les petits arbres de devenir grand. Et c’est donc ainsi qu’elles sauvegardent, et qu’elles créent, le milieu naturel appelé prairie. Sans vache, il suffit d’une cinquantaine d’années pour que les alpages disparaissent et soient remplacés par de la forêt.

Rien de grave ?! Pas pour la biodiversité et la richesse naturelle des montagnes. Les alpages sont des écosystèmes riches, où la biodiversité est trois fois plus élevée qu’en forêt. Surtout, les espèces que l’on trouve dans les prairies sont différentes de celles vivant en forêt.  Alors, la biodiversité d’une montagne avec forêts et alpages et beaucoup plus importante que la biodiversité d’une montagne avec uniquement des forêts. 

Une prairie d’alpage fleurie. Crédit: E. Neveu

 

La richesse naturelle se retrouve dans nos assiettes

Dans les montagnes, l’Homme a réussi un cercle vertueux, c’est à dire que l’introduction des troupeaux en montagne a enrichi la nature, et cette même nature enrichie nous enrichit en retour. Ainsi, les vaches, dont il s’occupe, empêchent les arbres de pousser et favorisent donc la prolifération de fleurs et d’insectes. Elles peuvent alors déguster des herbes et des fleurs variées pour nous donner un lait riche. Le fromage de montagne a ce goût typique de fleurs, subtilement différent d’une région de montagne à l’autre. Grâce à la biodiversité botanique, on profite de la biodiversité culinaire.

Fabrication du fromage dans les chalets d’alpage. Le fromage est fabriqué dans un grand chaudron au feu de bois.

 

Une tradition vieille de milliers d’années en danger

Cela fait plus de 20 000 ans que les agriculteurs emmènent leurs vaches dans les prairies alpines pendant l’été car l’herbe est gratuite là-haut. Mais le nombre d’exploitations diminue chaque année. En Suisse il est passé de 40 000 à 21 000, en 35 ans.

Le travail est difficile. L’entretien des bâtiments coûte cher. Les journées d’été sont longues avec plus de 12 heures de travail par jour. Toute la famille doit s’y mettre pour travailler dans des endroits où souvent l’usage de machines agricoles est limité.

De plus, le lait est vendu moins cher que cela ne coûte à le produire. Si l’on compte le travail effectué pour obtenir le lait, l’entretien des bâtiments, le salaire des agriculteurs, les frais comme l’électricité, on peut calculer que l’agriculteur dépense plus d’1.3 euros le litre de lait pour le produire. Grâce à la qualité du lait d’alpage, les agriculteurs suisses peuvent vendre le lait plus cher que du lait industriel – 0.87 euros le litre au lieu de 0.43 euros. Mais 0.87 euros c’est moins qu’1.3 euros, ce qui fait que les agriculteurs perdent de l’argent et ont besoin d’aides financières de l’Etat.

Pourquoi le lait n’est pas vendu plus cher ? Cela dépend de ce que les consommateurs sont prêts à payer, de combien de lait on a besoin, et de ce que les autres producteurs font. Les accords sur les prix sont souvent décidés au niveau de l’Etat, par des groupes et institutions dans lesquels les paysans sont sous-représentés.  C’est une question économique complexe qui a aboutit à cette absurdité et injustice : les coûts de production ne sont pas pris en compte et les paysans n’ont que peu de contrôle sur les prix.
Par contre, lorsque tu manges du fromage d’alpage au bon goût de fleurs, tu participes à la préservation des prairies de montagne et de toutes les espèces qui y vivent et tu participes aussi à la conservation de traditions ancestrales. Plutôt cool, non ?

 

Auteur : Emilie / Sense the Science

Pour aller plus loin : 

Un article sur la biodiversité dans les alpages : https://www.letemps.ch/suisse/montee-lalpage-royaume-biodiversite

Le fromage Etivaz, fromage d’alpage : https://etivaz-aop.ch

Des infos plus pointues sur le prix du lait …

… et sur les coûts de productions

http://www.agridea.ch/domaines-thematiques/thematiques/productions-animales/production-laitiere-et-elevage/

http://www.agridea.ch/fileadmin/thematic/production_animale/9.6.1-7_couts_de_production_du_lait_2016.pdf

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